La ville �tait petite et portait un autre nom. Ses rues trac�es sans imagination par l'occupant, �taient rectilignes et sans surprise. Il y avait aussi, pour qui s'en souvient encore, une sorte de fronti�re entre le "Village" o� il y avait les commerces , les �coles, les administrations, l'essentiel des coloniaux et des habitants juifs et "L'Oued Lahmar" o� vivaient essentiellement des gens venus des ksours et le Dr Laforcade, connue sous le nom de la "vieille tbiba" Il y avait aussi une garnison de la l�gion �trang�re, quelques instituteurs, d'autres m�decins, quelques mokhazenis , deux ou trois caf�s dit "maures" le restaurant "Le Roi de la bi�re" , le �caf� Meyer�, P�p�, le coiffeur espagnol et Marinakis, l��picier grec aussi aimable que toujours �l�gant, la librairie kiosque et studio du photographe Bouhsira et enfin, les caf�, restaurant, h�tel, cin�ma l'Oasis qui appartenaient � feu Si Mohamed Mir et � son fr�re Si Larbi Mir.
Toutes les composantes de la soci�t� d'alors se c�toyaient sans vraiment se m�langer , en dehors d'un lieu magique qui r�unissait la facult� d'�tre une fen�tre ouverte sur le monde et un lieu de rencontre de l'essentiel des habitants de Ksar es souk: Le Cinema l'Oasis.

Et pour ceux qui n'allaient jamais au cin�ma, celui-ci allait � eux en la personne d'un homme sandwich qui faisait le tour du village avec sur le dos l'affiche de la nouveaut� de l'�cran et qui criait le programme tout en sonnant une cloche et qui ne manquait jamais de citer le nom de la vedette du film ni de finir son appel par la m�me formule: "Il y aura des bagarres et des guerre et le h�ros ne mourra pas" ou bien "Il y aura de l'amour, de la passion et des chansons" , selon la nature du film.

À partir de la tomb�e de la nuit, le cin�ma l'Oasis �tait le seul endroit anim� de la ville qui, partout ailleurs, se repliait sur elle-m�me, dans le silence et l'obscurit�. Ceux qui se rejoignaient l�, avaient en commun leur amour du cin�ma m�me s'ils se distinguaient les uns des autres par la fortune. Il y avaient ceux qui pouvaient se payer le prix, fort modique du billet et ceux qui, chaque fois �taient l� anim�s par l'aspiration d'y �tre admis par tous les moyens: se faire payer l'entr�e par une �me g�n�reuse, resquiller ou arriver � amadouer le propri�taire, M. Mir qui se laissait souvent attendrir. Il arrivait parfois que cela f�t possible � la seconde entracte si bien que certains ne voyaient jamais que la derni�re partie du film, d'autres devant se contenter de se hisser sur les tamariniers environnants pour voir ou entrevoir en hiver et entendre d�s la saison chaude arriv�e et les vasistas ouverts pour a�rer la salle.
Tout cela pour dire que le cin�ma �tait dedans comme dehors, sans oublier afin de compl�ter ce microcosme , les petits commerces qui gravitaient dehors: Brahim marchand de merguez grill�es en �tait le centre odorant. Il y avait aussi les

marchand d'oeufs durs et de confiseries qui �taient admis � exercer leur n�goce dans les trav�es m�mes du cin�ma, pendant les entractes, mais qui souvent oubliaient cette r�gle et continuaient � circuler pendant les projections, notamment pendant les matin�es quand M. Mir n'�tait pas l� pour les rappeler � l'ordre et quand, eux m�mes n'�taient pas trop absorb�s par le spectacle.
Pour nous, les enfants, le cin�ma l'oasis �tait le lieu ou se mat�rialisaient les r�ves les plus fous et o� le monde offrait � nos yeux m�dus�s et � nos esprits assoiff�s toutes ses merveilles. La programmation �tait riche et aussi vari�e que l'�taient les publics tant sur le plan des cultures que des origines nationales , sociales et religieuses. Le cin�ma am�ricains et fran�ais disputaient la semaine autant que les suffrages au cin�ma indien avec sa magie et ses fantaisies d�brid�es et aux films �gyptiens m�lodramatiques � souhait et qui faisaient pleurer dans toutes les chaumi�res autant musulmanes que juives ou fran�aises.
On pourrait penser que n'�taient projet�s que des navets. Que l'on se d�trompe compl�tement. M.Mir avait du go�t, une profonde culture cin�matographique et une vision large et respectueuse de toutes les composantes de son public, le tout associ� a un instinct juste de ce qui devait �tre regard�.
C'est ainsi qu'au cin�ma l'Oasis, nous �tions souvent en avance sur des grandes villes comme Meknes ou F�s en ce qui concernait la programmation. Mais l� ne r�sidait pas notre privil�ge le plus important: Nous avions la fortune de regarder les grands chefs-d' oeuvres de l'�poque.
Je me souviens quand au d�but des ann�es soixante dix, alors que j'�tais �tudiant � Marseille, nous avions, mes camarades cin�philes et moi-m�me l'habitude de nous rendre � Aix en Provence pour aller au cin�ma dans une salle d'art et d'essai pour admirer quelques grands classiques que pour ma part et contrairement a mes camarades fran�ais j'avais d�j� vus � ..... Ksar es Souk que personne parmi eux n'aurait �t� capable de situer sur une carte g�ographique. Je connaissais pour les avoir vus ici des films comme "Citizen Kane" d'Orson Welles, la trilogie de James Dean ("A l'est d'Eden" d'Elia Kazan, "La fureur de vivre" de Nicolas Ray et "G�ant" de Georges Stevenson), les deux versions des "R�volt�s du Bounty" et celles de "L'Homme qui en savait trop" (1934 et 1954) toutes les deux du m�me Alfred Hitchcock dont nous connaissions toutes les �uvres ou presque, ainsi que celles de grands r�alisateurs fran�ais comme Renoir, Carn� et bien d'autres. Il y avait aussi les r�alisateurs �gyptiens, essentiellement les fr�res Badrakhan, Youssef Wahbi mais aussi et d�j� Chahine d'une �poque que je pr�f�re de loin a celles qui ont suivi, Salah Abou Seif ("Dhouhour al Islam" et "Entre ciel et terre" avec l'�poustouflante Hind Rustum).
Il faut dire qu'� cette �poque, nous-nous int�ressions plus aux acteurs qu'aux r�alisateurs. Certains des premiers �taient pour nous, de v�ritables h�ros (Errol Flynn, Gary Cooper, Yul Brunner , Clark Gable) et pour nos jeunes esprits, la r�alit� se confondait souvent avec la fiction. En tout cas, la fronti�re �tait aussi floue que fluctuante. Le cin�ma �tait le lieu de projection de nos espoirs, et frustrations, de notre besoin de connaitre le monde et de r�ver.
C'est d'une certaine fa�on, ce cin�ma qui nous a �veill�s au monde, � la culture et aussi � la lecture dans laquelle nos esprits curieux et assoiff�s cherchaient � connaitre , � aimer et se nourrir. Pour nous, le cin�ma ne cessait jamais et continuait � habiter une partie importante de notre vie quotidienne. C'est certainement gr�ce au cin�ma, associ� avec l'extr�me pauvret� de nos moyens que nous d�vorions tout ce qui �tait imprim�: les bandes dessin�es, les romans, les journaux et dictionnaires et jusqu'aux papiers d'emballage. La librairie de Bouhsira et la biblioth�que du p�re Ducroux (qui fut notre professeur de fran�ais) servaient de prolongements au cin�ma de M.Mir.

Celui d'entre nous qui avait le privil�ge de d�couvrir un livre parlant d'un film vu par nous avait l'aura du chercheur d'or qui avait d�nich� une p�pite. Il y avait aussi nos jeux de rues qui �taient notre terrain d'exp�rimentation concr�te de ce que nous avions vu et ressenti sur l'�cran.
Le cin�ma l'Oasis a ferm� ses portes depuis des ann�es , a l'instar de centaines de salles au Maroc. Cela, on le voyait venir bien avant. Le notre est devenu un silo � grains, habit� par des milliers de fant�mes d�sormais silencieux: autant ceux qui avaient pendant des d�cennies peupl� son �cran que ceux, � commencer par les fr�res Mir, qui sont morts et enterr�s, que nos �mes curieuses d'enfants.
On dit que la t�l�vision a tu� nos cin�ma. Plut�t la b�tise et l'inculture. Le cin�ma , ailleurs est vivant et cr�ateur apr�s avoir r�ussi, parfois dans le douleur a s'adapter aux nouvelles donnes culturelles et ce en haussant sa qualit� , laissant la m�diocrit� globalement au petit �cran. Au Maroc, cette transformation n'a pas encore eu lieu. Bien au contraire, la tol�rance des commerces de films pirat�s et d�ment patent�s, ne fait que donner le coup de gr�ce a cet art au moment m�me, o� paradoxe dans ce pays qui en est peupl�, il y a un vrai cin�ma marocain qui �merge enfin et o� il est plus facile de trouver des DVD pirat�s des �uvres de r�alisateurs marocains que dans le commerce l�gal.
Abdallah BOUHAMIDI