
La po�tique du d�sert, par Atmane Bissani
Publi� Le 20 / 08 / 2010 à 09:31 | Dans
Divers | 3133 Lectures |
E-mail Article |
Imprimer Article
Que dit le d�sert ? Que signifie-t-il ? Que sugg�re-t-il ? " Le d�sert est un �tre po�tique ".Voici, pour commencer, une v�rit� ontologique � soutenir car elle n'induit point en erreur. On ne saurait discourir sur le d�sert sans penser pr�alablement � la notion de " vide ". En effet, le premier sentiment qui s'empare de nous lorsqu'on �voque le d�sert, c'est le sentiment de vide.
On imagine l'espace. On imagine son immensit�. On imagine sa vacuit� et sa duret�. Dans l'inconscient collectif universel, le d�sert est notamment li� au sentiment de perte et d'errance. Il est sans conteste la m�taphore de la solitude et de l'isolement. Toutefois, le d�sert, bien qu'il soit visiblement vide, est un espace peupl�. Il est peupl� de secrets et de m�taphores qui d�finissent plus l'�tre �nigmatique qu'il est que le simple espace expos� � l'oeil. Ph�nom�nologiquement parlant, pour comprendre le d�sert, il faut vivre l'exp�rience du d�sert.
Il faut entrer en t�lescopage avec lui afin d'en d�duire le sens et la signification. En principe, nulle pr�sence (humaine ou autre) ne peut pr�tendre signifier intrins�quement. Toute signification, toute connaissance est une exp�rience. Ainsi, la signification est-elle plut�t extrins�que. Elle �mane d'une exp�rience externe exerc�e librement par l'autre sur le m�me. Dans cette perspective, le d�sert, objet de r�flexion, est � consid�rer comme �tant un livre, un texte � draguer, � s�duire inlassablement afin de gagner sa confiance, son intimit� et sa foi. Il faut y voir un " visage ", " le commencement m�me de la philosophie " (Emmanuel L�vinas, Entre nous, Grasset et Fasquelle, 1991.) En fait, le d�sert s'expose au regard comme s'il s'agissait d'un visage, l'�preuve de l'infini.
Ce visage interpelle l'�tre tout en lui rappelant � la fois son identit� fondamentale, sa nudit� initiale et sa profondeur abyssale. Dans l'immensit� du d�sert, l'�tre d�couvre sa petitesse et sa modestie; dans son imperturbabilit�, il d�couvre sa puret� et sa virginit�. Le d�sert permet � l'�tre de po�tiser sa solitude, de la dompter, d'en faire le lieu d'une jouissance esth�tique qui jongle avec le d�sir d'�tre �ternel. Tout se passe comme si la vacuit� d�sertique �tait pur besoin sans lequel toute possibilit� de se conna�tre passe pour nulle et non avenue. Le d�sert est donc une exp�rience � travers laquelle l'�tre est invit� � meubler le vide, � saisir sa vacuit� ontologique. Comme s'il �tait une �le d�serte, le d�sert est une s�paration.
Il force la cr�ation du double et la fabrique du devenir (voir : Gilles Deleuze, L'�le d�serte, Minuit, 2002.) Dans ce sens, le d�sert acquiert la fonction d'une origine perdue, d'une nature refoul�e. Se r�concilier avec le d�sert comme m�taphore d'errance et de qu�te de soi, c'est se r�concilier avec l'essence amphibologique de l'�tre humain. Le d�sert a une double fonction : d�dale et jardin. Il est d�dale si on se contente de le regarder de loin sans y p�n�trer comme s'il abritait un Minotaure fatidique nous guettant. Il est jardin si on croit � l'inspiration comme don naturel qui initie et oriente l'homme dans sa croisi�re existentielle.
C'est un jardin po�tique qui raccommode l'�tre avec sa nature d'�tre naturel. Il lui apprend � v�n�rer l'art de la m�ditation comme exercice spirituellement r�confortant. Le d�sert est un dehors, un ailleurs qui stipule la nostalgie d'�tre avec. Cryptogramme, son langage est secret, sibyllin, r�serv� aux alchimistes qui croient en sa logique, qui se laissent guider par son intuition, qui se saisissent dans leur propre dessaisissement.
Le langage du d�sert est sauvage, pur et intact. Il est transcendantal, herm�tiquement po�tique et sagement philosophique. Le domaine du d�sert c'est l' " il y a ", (Emmanuel L�vinas, Autrement qu'�tre ou au-del� de l'essence, Le livre de poche, 2008), c'est la " voix off ", la pr�sence dans l'absence. Le rapport de l'�tre humain et de l'�tre du d�sert fonde la complicit� de cette amiti� fondamentale qui a engendr� l'entit� de ce d�sir m�taphysique de l'autre (Emmanuel L�vinas, Totalit� et infini, Le livre de poche, 1998.) Le d�sir du d�sert est d�sir des commencements, des d�buts, des premi�res �tincelles de la connaissance humaine.
L'exp�rience du d�sert est �tonnement, stup�faction, bonheur physiquement incompr�hensible et douleur m�taphysiquement inintelligible. Son myst�re demeure sa capacit� de stup�fier. Sa lucidit�, elle, demeure sa facult� d'�merveiller. Miguel de Cervant�s envoya don Quichotte � la d�couverte d'un monde nouveau et abscons dissimul� derri�re le rideau du monde ancien. Il avait pour mission de d�chirer le rideau de la pr�interpretation (Milan Kundera, Le rideau, Gallimard, 2005.) Le d�sert est par excellence l'exp�rience de la r�interpr�tation du monde. L'�tre qui entreprend l'exp�rience du d�sert, n'y ira pas sans entreprendre l'exp�rience de sa propre Libert�.
Po�tiquement et ontologiquement parlant, l'exp�rience du d�sert est exp�rience de Libert�. Vider le d�sert de ses dimensions mythique et mystique serait r�duire l'�tre � un regard m�canique et technique qui tue le sens po�tique de la vie naturelle. Po�tiquement et philosophiques parlant, Gilles Deleuze le pose � propos de l'�le d�serte, " il s'agit de retrouver la vie mythologique " du d�sert, de cet autre qui abrite nos nostalgies d'�tre infinis. Le d�sert est po�sie�
Atmane Bissani
Lib�ration