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Considérations sur la littérature de jeunesse de Habib Mazini
Publié Le 02 / 06 / 2012 à 22:02 | Dans Créations Littéraires | 1728 Lectures | E-mail Article | Imprimer Article
Habib Mazini est parmi les rares écrivains marocains qui écrivent pour les enfants et la jeunesse. C’est un auteur prolifique dans ce domaine vu le nombre de textes publiés jusqu’à maintenant et ce depuis les années quatre-vingt-dix. Ses textes, écrits essentiellement en français, sont soit des contes soit des romans. Les premiers sont destinés aux enfants tandis que les deuxièmes sont destinés à un public plus ou moins jeunes. Aussi plusieurs interrogations s’imposent-elles : les textes de Habib Mazini visent quels types de lecteurs. Quels sont les enjeux esthétiques et idéologiques qui existent derrière le choix de ces deux formes littéraires ?
Né en 1954 à Settat, Habib Mazini est professeur universitaire, titulaire d’un doctorat en sciences économiques, il enseigne à l'université Hassan II de Casablanca.
Habib Mazini est également conteur et romancier. Il écrit aussi bien pour les enfants que pour les adultes. Parmi ses publications : La faillite des sentiments (Afrique Orient, 2000), La Révolte du 30 février (Yomad, 1999), Le Règne de Poussin Ier (Yomad, 1999), La Vie en laisse (L'Harmattan, 1997). La Basse cour des miracles ((Ouyoum Makalat, Casablanca, 1992). Le dernier roman de notre invité est La mère promise, édité chez Merssam en 2011.
Une observation des textes de Mazini révèle un fait important. Cet écrivain opère une certaine catégorisation au niveau des lecteurs visés. Cette catégorisation relève d’abord de l’ordre de l’âge. Ainsi trouve-t-on par exemple les contes et les contes illustrés qui sont destinés aux enfants âgés d’au moins de huit ans. Pour illustrer notre propos, nous citons à titre d’exemple Poussin Ier, la révolte du 30 février et La colère de P’tit Nuage. D’autres sont destinés à des adolescents, autrement dit des jeunes beaucoup plus initiés à la littérature. Le texte qui s’inscrit dans cette catégorie est justement Qui a tué le caniche, un roman qui relate la vie au sein d’un lycée d’élite de Casablanca où des heurts se passent entre l’élève modèle, le fourbe et le délinquant ; un roman qui reflète la vie en crise d’une certaine génération. Le roman met l’accent sur le lycée qui n’est plus cet espace d’apprentissage, cet espace où se cultivent les intelligences mais un espace où d’autres valeurs se développent.
Toutefois, force est de remarquer qu’en choisissant la langue française, Mazini opère une autre catégorisation. Son lectorat est élitiste. En effet, ses textes sont accessibles aux enfants ayant un bon niveau en français, c'est-à-dire tout simplement les enfants issus de milieu social favorisé. Cela pourrait s’expliquer par le fait que la littérature de jeunesse écrite en français est encouragée par les services culturels de l’ambassade de France au Maroc. Un texte semble, quand même de cette exception. Il s’agit de La colère de P’tit Nuage. En effet, le livre présente le texte en français et sa version arabe.
Il ressort de ce qui précède que Mazini écrit pour un public hétérogène. Ses textes présentent des distinctions. Il y’en a ceux qui sont écrits aussi pour les enfants et d’autres pour les jeunes gens. Cette distinction est importante à souligner car elle a une influence importante sur le choix des formes voire même les genres littéraires mis en œuvre.
La littérature de jeunesse de Habib Mazini adopte plusieurs formes littéraires différentes. Un choix qui s’opère, nous semble-t-il, en fonction du destinataire et de l’objectif assigné à ce genre de littérature à savoir la sensibilisation à la lecture. Le lecteur visé détermine ainsi l’adoption d’un tel ou tel genre narratif. De ce fait la lecture des textes que nous avons entre les mains, à savoir La révolte des ânes, Poussin Ier, La colère de P’tit Nuage et Qui a tué le caniche ?, met en scène trois genres narratifs distincts : le roman, le conte et le conte illustré.
L’âge adulte détermine le choix du roman. De facture moyenne, le roman intitulé Qui a tué le caniche, est destiné à un jeune public. Tous les composants y sont en relation avec la jeunesse. Les personnages sont des lycéens et des lycéennes. Les intrigues sont en relation avec le vécu des jeunes, citons à titre d’exemple les idylles amoureuses, les conflits qui naissent dans les lycées entre les jeunes…. Cela d’un côté, d’un autre côté, les sujets et les questions traités concernent directement les jeunes. Bref, Mazini s’inspire des réalités vécues dans les lycées de Casablanca pour écrire son œuvre. Le roman est donc proche des soucis et des problèmes des jeunes. Mentionnons la question de la scolarité, l’avenir des jeunes. On y trouve également les conflits de générations. Les jeunes, étant concernés, seront intéressés par la lecture de ces romans.
Si le roman est destiné aux jeunes, le conte et le conte illustrés(1) sont destinés aux enfants. Un choix esthétique pertinent. Les enfants, lecteurs novices ou auditeurs, découvriront la littérature avec grand plaisir. Certains peuvent dire que le conte était toujours le privilège des enfants. Cela est vrai, mais quand on lit les récits de Mazini, on découvre cet écrivain crée ses propres contes. Il semble ne jamais réécrire ou transcrire ou traduire un conte. Ses contes sont le fruit de la pure imagination. Seule la trame narrative commune à tous les contes qui est empruntée. Cependant, il ne faut oublier que les personnages, les intrigues sont encore une fois empruntés à la réalité casablancaise si ce n’est marocaine. La révolte du 30 février illustre ce propos. En effet Mazini indique avec précision l’espace du déroulement de l’intrigue : Casablanca et ses quartiers tels Mâarif. On constate alors que les contes racontés par Mazini ne sont pas seulement ancrés dans un espace socioculturel bien défini mais ils sont nourris de l’imaginaire marocain.
D’un autre côté, le choix du conte est déterminé par d’autres contraintes d’ordre didactiques. L’objectif étant la sensibilisation des enfants à la lecture. Ce genre narratif offre à la fois le divertissement et l’apprentissage.
Pour parvenir à ces deux objectifs, on remarque que l’auteur choisit des titres très incitatifs, des titres qui attisent la curiosité des enfants, en témoigne l’exemple de Poussin Ier, les enfants seront certainement curieux de lire l’histoire de ce poussin devenu tout d’un coup roi de l’Africanie. S’ajoute à cela le caractère d’écriture. Les textes que nous avons lus sont présentés en caractères gras, les pages sont bien aérées de façon à favoriser un confort visuel chez l’enfant.
Dans le même ordre d’idée s’inscrivent les illustrations : elles sont généralement des dessins en noir et blanc qui représentent les situations racontées. La colère de P’tit Nuage présente une particularité. Les images qui accompagnent le texte arabe et le texte français sont d’abord peintes et colorées. Le texte est écrit sur un fond peint. Une technique qui ne peut que plaire à l’enfant. Bref une édition qui permet de joindre l’utile à l’agréable.
En plus de la présentation matérielle des contes, Mazini suscite l’intérêt des enfants en mettant en œuvre d’autres procédés esthétiques. Des procédés qui sont à la fois source de divertissement et en même temps incitent à la réflexion. Le premier de ces procédés est le recours à la fable. Les textes de Mazini rappellent en fait Les Fables de La Fontaine et Kalila wa Dimana d’Ibn Almokafaa. En effet les personnages principaux, les héros des contes sont des personnages qui appartiennent au monde animal. Ainsi trouve-t-on l’âne, le poussin, le lion…. Des animaux doués non seulement de la parole mais aussi de l’esprit autrement dit de l’intelligence. Les animaux sont les héros d’histoires très amusantes. La révolte du 30 février met en scène un âne, animal patient et travailleur, qui prend conscience de son humiliation par l’homme. Ce dernier appelle à la révolte et au changement de la situation. Des ânes qui se révoltent, l’histoire est un ensemble de situations comiques qui ne peuvent qu’intéresser le jeune lecteur. Outre , elle est narrée d’une façon humoristique. L’humour est une caractéristique inhérente à l’écriture de Mazini. Citons à titre d’exemple ce passage : « Mon maître me harcelait sans répit, usant des mêmes mots navrants : « Avance bâtard… ». Je n’avais pas le monopole de ce vil vocabulaire puisqu’il en gratifiait aussi sa femme et ses enfants, assez pour que mon orgueil ne se sentît pas blessé. »(2)
Cependant, le but de la littérature de jeunesse de Mazini ne semble pas essentiellement le divertissement de ses lecteurs. Sa littérature ne sort pas des grands objectifs naguère assignés à cette littérature depuis son avènement. En fait derrière le divertissement, Mazini paraît viser deux autres objectifs : la moralisation et le développement du sens critique chez ses lecteurs. Le recours à la fable, la création d’univers peuplés par des animaux est tout simplement la personnification du monde humain. Les animaux servent d’exemples aux hommes. Les textes charrient alors une dimension didactique. Plusieurs leçons sont alors enseignées : l’altruisme et la solidarité (La colère de P’tit Nuage), la considération des démunis. On voit donc que la littérature est un outil d’éducation. Elle l’est aussi dans la mesure où elle cultive l’esprit critique. Sur ce point Mazini est rénovateur. Les situations comiques incitent à la réflexion et à l’analyse. La révolte du 30février est la représentation des schèmes qui structurent notre culture. Une culture où les idées reçues et les préjugés font lois. Le conte incite à la remise en question, bref au questionnement.

La littérature de jeunesse de Habib Mazini est une littérature qui s’adresse à des lecteurs appartenant à des âges différents. Il écrit dans le but de sensibiliser et les enfants et les jeunes à la lecture. La sensibilisation passe par le biais du choix de genres littéraires différents : le roman et le conte qui contribuent au divertissement mais aussi à l’éducation et à l’épanouissement des esprits.

1 - les moments importants du conte sont illustrés par des dessins ou peints en couleurs. L’illustration facilite la compréhension. Elle est donc un outil didactique.
2 - Habib Mazini, La révolte du 30 février, collection Yemma, 2000. P.7



L’étudiant : Jourji Abdelkbir.

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